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Les femmes et la franc-maçonnerie : où en est-on ?

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Guillaume Renaud
· · 9 min de lecture

« Les femmes ne peuvent pas être franc-maçonnes. » L’affirmation revient constamment, et elle est fausse depuis plus d’un siècle. Elle contient pourtant une part de vrai : cela dépend entièrement de l’obédience, et certaines restent effectivement fermées aux femmes.

Cette situation contrastée n’a rien d’un hasard. Elle résulte d’une histoire précise, faite d’un texte fondateur excluant, de contournements successifs, et d’une rupture datée qui a tout changé — en 1882, dans une petite ville des Yvelines.

L’exclusion d’origine

Le texte fondateur de la franc-maçonnerie moderne, les Constitutions d’Anderson de 1723, réserve explicitement l’admission aux hommes.

Il faut situer cette règle dans son contexte sans pour autant l’excuser. La maçonnerie spéculative se réclamait des corporations de bâtisseurs, métiers exclusivement masculins ; et l’Angleterre du début du XVIIIᵉ siècle n’imaginait pas d’assemblée délibérante mixte. L’exclusion allait de soi à un point tel qu’elle n’était pas argumentée.

Ce qui explique aussi sa persistance : une règle jamais discutée est une règle difficile à réformer, faute d’arguments à réfuter.

Les loges d’adoption : un contournement, pas une solution

Dès le milieu du XVIIIᵉ siècle apparaissent en France des loges d’adoption — des ateliers féminins rattachés à une loge masculine, qui les « adopte » et les supervise.

Elles connaissent un succès mondain réel dans l’aristocratie, avec des rituels propres et un vocabulaire adapté. Le Grand Orient de France les reconnaît officiellement en 1774.

Mais il ne faut pas se tromper sur leur statut. Une loge d’adoption n’était pas souveraine : elle ne pouvait pas travailler sans la présence de frères, ses dignitaires étaient des hommes, et ses membres n’étaient pas considérées comme des franc-maçonnes de plein droit. C’était un espace concédé, pas une égalité reconnue.

Le système décline sous la Révolution, renaît par intermittence au XIXᵉ siècle, et finit par apparaître pour ce qu’il était : un compromis qui ne satisfaisait plus personne.

1882 : Maria Deraismes

Le tournant tient à une personne et à une transgression.

Maria Deraismes (1828-1894) est une figure majeure du féminisme français : écrivaine, conférencière, militante républicaine et libre-penseuse.

En 1882, la loge Les Libres Penseurs du Pecq décide de l’initier — en violation directe des règles de son obédience. La sanction ne tarde pas : la loge est désavouée et doit se mettre en sommeil.

L’acte pourrait n’être qu’un épisode. Il devient fondateur parce que Maria Deraismes ne s’arrête pas là. Avec Georges Martin, médecin, sénateur et convaincu de la nécessité de la mixité, elle fonde en 1893 l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain — la première obédience au monde à initier hommes et femmes dans une stricte égalité.

Le Droit Humain existe toujours, présent dans une cinquantaine de pays, et reste l’une des principales obédiences françaises.

Le paysage français aujourd’hui

ObédienceCompositionDepuis
Le Droit HumainMixte1893
Grande Loge Féminine de FranceFéminine1945
Grande Loge Mixte UniverselleMixte1973
Grande Loge Mixte de FranceMixte1982
Grand Orient de FranceMasculine, initie aussi des femmes2010
Grande Loge Nationale FrançaiseMasculine uniquement

La Grande Loge Féminine de France naît en 1945 de la transformation d’une union de loges d’adoption, qui accède alors à la pleine souveraineté : ses loges travaillent seules, avec leurs propres dignitaires, sans tutelle masculine. C’est la rupture décisive avec le modèle de l’adoption.

Le Grand Orient de France, longtemps exclusivement masculin, ouvre en 2010 la possibilité pour ses loges d’initier des femmes. La décision, prise après des années de débats internes vifs, laisse chaque loge libre : certaines initient des femmes, d’autres non.

Pourquoi certaines obédiences restent masculines

La question mérite d’être exposée sans caricature, parce que les arguments avancés ne sont pas ceux qu’on suppose.

Les obédiences dites régulières — celles reconnues par la Grande Loge Unie d’Angleterre, dont la Grande Loge Nationale Française — invoquent la fidélité aux Landmarks, ces règles traditionnelles considérées comme immuables, parmi lesquelles figure la non-mixité.

L’argument est donc de nature traditionnelle plutôt que doctrinale : il ne s’agit pas d’affirmer une infériorité mais de refuser de modifier ce qui est tenu pour intangible.

Ce débat recoupe la ligne de fracture générale entre obédiences régulières et adogmatiques, que nous détaillons dans notre article sur le Grand Architecte de l’Univers et la rupture de 1877.

Devenir franc-maçonne aujourd’hui

La démarche est identique à celle décrite dans notre article devenir franc-maçon : candidature spontanée ou parrainage, entretiens, enquêtes, passage sous le bandeau, vote.

La seule étape supplémentaire est le choix de l’obédience, et il se pose en des termes propres : souhaitez-vous travailler en non-mixité féminine, ou en mixité ? Les deux formules ont leurs partisanes et produisent des ambiances différentes. Les obédiences féminines mettent souvent en avant la liberté de parole que permet l’entre-soi ; les obédiences mixtes, la confrontation des points de vue.

Une réalité pratique mérite d’être signalée : le matériel maçonnique reste majoritairement dessiné pour des hommes. Tabliers aux dimensions standard masculines, bijoux de 30 mm sur chaînes épaisses, gants en tailles larges. C’est un angle mort du marché plus qu’un obstacle réel, mais il surprend souvent — nous en parlons dans nos guides des bijoux maçonniques et de la tenue.

En résumé

Les femmes sont entrées en franc-maçonnerie par la porte que la franc-maçonnerie leur avait fermée : une initiation irrégulière, en 1882, suivie de la création d’une obédience entière onze ans plus tard.

Un siècle et demi après, la situation reste contrastée — mixte, féminine ou masculine selon l’obédience — et ce contraste est lui-même révélateur. Une institution qui ne s’accorde pas sur qui peut en faire partie n’est pas le bloc monolithique que décrivent ses détracteurs.

Questions fréquentes

Les femmes peuvent-elles être franc-maçonnes ?

Oui, mais pas dans toutes les obédiences. Le Droit Humain est mixte depuis 1893, la Grande Loge Féminine de France est exclusivement féminine depuis 1945, et le Grand Orient de France permet à ses loges d'initier des femmes depuis 2010. En revanche, les obédiences dites régulières, dont la Grande Loge Nationale Française, restent strictement masculines.

Qui est Maria Deraismes ?

Écrivaine, conférencière et militante féministe et républicaine (1828-1894). En 1882, la loge Les Libres Penseurs du Pecq l'initie en violation des règles de son obédience, qui la désavoue. Avec le médecin et sénateur Georges Martin, Maria Deraismes fonde en 1893 Le Droit Humain, première obédience au monde à initier hommes et femmes dans une stricte égalité.

Qu'étaient les loges d'adoption ?

Des ateliers féminins rattachés à une loge masculine qui les « adoptait » et les supervisait, apparus au milieu du XVIIIe siècle et reconnus par le Grand Orient de France en 1774. Elles n'étaient pas souveraines : elles ne pouvaient travailler sans la présence de frères, leurs dignitaires étaient des hommes, et leurs membres n'étaient pas considérées comme franc-maçonnes de plein droit.

Pourquoi certaines obédiences refusent-elles les femmes ?

Les obédiences dites régulières invoquent la fidélité aux Landmarks, ces règles traditionnelles tenues pour immuables, parmi lesquelles figure la non-mixité. L'argument est de nature traditionnelle plutôt que doctrinale : il ne s'agit pas d'affirmer une infériorité mais de refuser de modifier ce qui est considéré comme intangible.

Comment une femme peut-elle devenir franc-maçonne ?

La démarche est identique à celle des hommes — candidature spontanée ou parrainage, entretiens, enquêtes, passage sous le bandeau, vote — en se tournant vers une obédience mixte ou féminine. La seule question supplémentaire est le choix entre non-mixité féminine et mixité, les deux formules produisant des ambiances de travail différentes.

Depuis quand le Grand Orient de France initie-t-il des femmes ?

Depuis 2010, à l'issue de plusieurs années de débats internes vifs. La décision laisse chaque loge libre : certaines initient des femmes, d'autres non. L'obédience reste par ailleurs majoritairement masculine.